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Bertrand LAVIER

Né en 1949/06/14 - Châtillon-sur-Seine France • Vit et travaille à Aignay-le-Duc depuis 1988 et à Paris


On sait la prédilection de Bertrand Lavier pour les jeux offerts par le langage. Les termes de peinture, de sculpture, celui de ready-made aussi bien, autant que “tableau”, “représentation”, “monochrome”... sont soumis à la question par l’œuvre même. Entre ce que nous voyons et ce que sommes conduits à nommer, c’est-à-dire à définir, se produisent des disjonctions, dont l’artiste se fait le révélateur. De Lavier, nous connaissons surtout deux vastes ensembles : le premier, que l’on rattache généralement au champ pictural, consiste en des objets de toutes sortes, que de larges touches de peinture “à la Van Gogh” viennent mimétiquement reproduire en les recouvrant d’une matière épaisse. Le second, apparenté au domaine de la sculpture, regroupe les couples d’objets superposés, dont l’un fait office de socle pour l’autre. Le dénominateur commun à ces réalisations réside dans le brouillage qu’elles opèrent, utilisant la porosité des frontières supposées séparer les catégories artistiques. Déplaçant le ready-made vers la sculpture, rapportant la peinture au statut de ready-made chromatique, Lavier déplace les oppositions réductrices entre faire et non-faire, entre objet et peinture et, par-dessus tout, montre à sa façon qu’absence d’imagination ne s’oppose pas à invention. «Avec quelque chose, on peut faire autre chose», constate l’artiste. En effet.

Les deux œuvres appartenant au Frac, Walt Disney production 1947-1997 et Walt Disney production, sont à considérer comme deux versions complémentaires d’un semblable projet. Ces “productions” sont tout droit sorties de Mickey au musée d’art moderne, l’une des aventures imaginées par Walt Disney pour son héros. Figure de l’Américain moyen, personnage d’un monde voulu sans dissidence, Mickey ne peut visiter qu’un musée reflétant la vision d’un art moderne stéréotypé. Isolant de la vignette de bande dessinée le “tableau” ou la “sculpture” afin de les décontextualiser, Lavier procède à leur agrandissement. Dans la mesure où les œuvres-modèles n’ont d’existence que de papier, l’artiste doit trouver l’échelle qui lui paraît la plus juste. Les dimensions de Walt Disney production – une projection photographique sur toile – et de Walt Disney production 1947-1997 – un volume en résine peinte – correspondent potentiellement à celles d’œuvres abstraites des années 40. Le procédé de réduplication mécanique d’un déjà-là pictural fait de la première une réalisation qui recoupe peinture, photographie et ready-made. S’agissant de la sculpture, Lavier doit choisir le matériau grâce auquel il va conférer une existence tridimensionnelle à une image. L’aspect poli du volume évoque Arp, mâtiné d’un objet de design. Bertrand Lavier résoud à sa façon le dilemme auquel beaucoup d’artistes de la période dite postmoderne se trouvent confrontés : comment innover en acceptant que l’originalité, sinon impossible, n’est au fond pas garante de qualité et ne constitue plus, désormais, un critère pertinent d’appréciation de l’œuvre d’art. Réalisations à deux auteurs, dont pourtant aucun n’a imaginé ou réalisé la forme, les Walt Disney productions oscillent entre fiction et réalité. “Ceci n’est pas une peinture [une sculpture] abstraite” : telle aurait pu être intitulée la série des Walt Disney productions. Doit-on les considérer comme des simulacres d’œuvres non figuratives ou, à l’inverse, comme le renversement de simulacres en productions artistiques à part entière ? Renforcé par l’humour distancié de Lavier, le second degré n’exclut pas le questionnement sur leur nature ambiguë. Relevant du mineur et du majeur, de l’image – au sens de la seule apparence – et du fait plastique concret, du cliché visuel et de l’invention formelle, du passé et du présent, les Walt Disney productions tirent leur signification de l’indécision même de leur statut. Le langage échoue à les définir d’un mot. Il reste que ce sont bien des “choses” faites “à partir d’autre chose”.

Natacha Pugnet, septembre 2008

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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