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Cyprien GAILLARD

Né en 1980/08/02 - Paris France • Vit et travaille à Berlin (Allemagne) et à Paris


La série Real Remnants of Fictive War est composée de 6 films dans lesquels des nuages de fumée se déploient dans une série de paysages : une banlieue (I), un tunnel (II), un paysage rural (III), une forêt au Vietnam (IV), un parc de château (V) et la Spiral Jetty (VI).

Le site de la Spiral Jetty était vu par Robert Smithson comme une ruine post-industrielle, un lieu lié à la science-fiction tel le vestige d’un futur qui serait notre antiquité : «The future is the past in reverse.» Cette spirale évoque une boucle temporelle et Smithson considère sa forme «comme un fragment cristallisé d'une rotation gyroscopique, comme une carte abstraite en trois dimensions»1 ou comme un cyclone immobile créant une sensation tournoyante sans mouvement. C’est un monument horizontal que Cyprien Gaillard «réveille» par une activité illégale dans Real Remnants of Fictive War VI. «Je célèbre le manque d'ordre, et s’il n'est pas déjà-là je le produis. Par exemple, j’ai vidé un extincteur volé à Salt Lake City sur la Spiral Jetty. C’est un acte de vandalisme sur ce qui est devenu un monument national. La photographie documente cette action et ce nouvel état naturel de la Spiral Jetty, une spirale dans la fumée.»2

Ici, de manière lente et progressive, un nuage fait perdre à un paysage sa physicalité, le dégrade et «l’affaiblit» pour qu’il puisse se révéler. Ceci l’unit à l’idée d’entropie pensée par Smithson pour la Spiral Jetty – qui n’en finit pas de surgir et de disparaître de l’eau rose et salée du lac. «Je crois réellement que le monde et la vie dans toutes ses formes, sont gouvernés selon les lois de l’entropie. Je célèbre ce principe de décomposition inéluctable, et d’une certaine manière j'accélère cela» dit Cyprien Gaillard.3 Par leur caractère entropique, les vestiges (du passé ou d’un futur imaginé) sont des vanités qui témoignent de l’effet du temps et fondent une géographie romanesque : la dégradation formule un paysage aux harmonies fragiles. Par l’entropie «on acquiert une perception plus claire de la réalité, débarrassée des prétentions habituelles relatives à la «pureté» et à l’ «idéalisme»», écrit Smithson. Dans ce sens, Cyprien Gaillard aime l’idée du «land art comme vandalisme» et cet esprit ««ruiniste» selon lequel il faut représenter un lieu détruit ou partiellement détruit pour le sublimer» : «Je ne vise ni le spectaculaire ni le divertissement mais une dimension qui met en danger un paysage sans le réduire à l’anecdote.»4

Cyprien Gaillard utilise des extincteurs à poudre pour créer ces nuages de fumée. Produits par des extincteurs cachés, ce sont des actions éphémères qu’il filme et photographie. Il rappelle qu’il a commencé par voler des extincteurs pour les vider dans des terrains vagues, par plaisir. «L’objet extincteur me plaît, c’est un objet vital, un objet de l’urgence, un objet lié à des normes de sécurité que j’utilise de la manière la plus inutile possible pour créer des nuages de fumée.»5 Il aime que l’on ne sache pas comment ses nuages sont générés, comme s’ils pouvaient être des phénomènes naturels accidentels : «J’aime que l’on voie ces films comme des images romantiques.» Envahir un lieu par un nuage de fumée crée un effacement, une amnésie et une mise en danger du paysage qui devient à la fois beau et menaçant. Cela permet de cacher, d’abstraire au regard une partie de celui-ci : «C’est une problématique de peintre. La représentation d’un paysage dans l’état où il est ne suffit pas. Il faut le ruiner. Dans mes films, les lieux sont plus importants que le geste et les actions en cours dans ceux-ci. Ce sont des portraits de lieux. J’efface le paysage pour pouvoir le retrouver fragilisé par un geste.»6

Real Remants of Fictive War V est un travelling qui balaie un paysage arboré, parcourt une balustrade, de droite à gauche, s’arrêtant devant un escalier dont les marches descendent vers le parc sauvage, abandonné d’un château. De la fumée envahit un arbre puis disparaît peu à peu le laissant blanc, poudré, maquillé. Il est marqué, sa visibilité est augmentée : «pour moi, la beauté de l'expansion de la fumée permet au spectateur de renouveler sa vision du paysage dès que la fumée est rabattue au loin.»7 Cette action est une interruption du cours du temps, le rendant visible, en créant un paysage infecté. «Parmi ceux qui me demandent comment la fumée est générée, certains s’aperçoivent que derrière l’œuvre, existe un acte radical qui est totalement anti-écologique. C’est précisément ce deuxième niveau de lecture qui m’intéresse. Je produis des œuvres dont la beauté formelle n’est qu’une façade pour illustrer des démarches bien plus subversives.»8 L’essence de la production de Cyprien Gaillard fonde une émotion morale qui permet au geste poétique d’être le lieu du politique.

Timothée Chaillou



1 Robert Smithson, The collected writings, University of California Press, Berkley, 1996, p. 136

2 Cyprien Gaillard, Mousse Magazine, Été 2007

3 Cyprien Gaillard, Mousse Magazine, Été 2007

4 Cyprien Gaillard in Territoires en expansion, Jeu de Paume hors les murs, Maison d'art Bernard Anthonioz, Nogent-sur-Marne, 2007

5 Cyprien Gaillard, ETC N°85, mars 2009

6 Cyprien Gaillard, ETC N°85, mars 2009

7 Cyprien Gaillard, Mousse Magazine, Été 2007

8 Cyprien Gaillard, Art Brut, Spray, Février 2007

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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