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Laurent TIXADOR

Né en 1965/05/14 - Colmar France • Vit et travaille à Nantes


Aventurier, adj. et subst. : « qui aime, recherche l'aventure, les entreprises difficiles ou risquées, qui s'engage dans des expéditions lointaines par terre ou par mer ».1

Neal Beggs, Jean-Christophe Norman et Laurent Tixador, respectivement nés en 1959, 1964 et 1965, en Irlande du Nord pour le premier, en France pour les seconds, appartiennent chacun à leur manière à la catégorie des « artistes aventuriers », de cette espèce « qui se plaît à poursuivre un idéal difficile et plein d'imprévu ».2 Neal Beggs pratique l’escalade en tant qu’activité artistique, grimpe les tours industrielles de Glasgow (par les escaliers) ou rejoint le sommet le plus élevé d’Europe (le Mont Blanc) depuis chez lui (près de Nantes) à pieds, soit 762 km. Jean-Christophe Norman - qui fut alpiniste de haut niveau - reproduit pas à pas, par un jeu de superposition impossible, le contour d’une ville dans les rues d’une autre, ou se perd dans New-York durant 24h, jusqu’à en avoir le vertige. Laurent Tixador enfin, « premier artiste à atteindre le pôle Nord », creuse pendant vingt jours un tunnel sous le sol d’Espagne, qu’il rebouche au fur et à mesure derrière lui (avec son acolyte d’alors, Abraham Poincheval).

Gageures pour les moins « difficiles et pleines d’imprévus « (ce sont des euphémismes), chacun à leur manière ne cesse de chercher l’inconfortable point d’intersection entre la provocation de l’imprévisible - l’aventure -, et l’édification, a priori sans hasard, d’une œuvre. Mais si cette dernière peut-être considérée par certains puristes comme le résultat de l’action de création, ici il n’en est rien : piétinant continuellement les frontières de l’art et la vie, les trois artistes font de ces traversées la matière même de l’œuvre, et l’expérience vécue un élément constitutif d’un projet plus large, qui s’étend jusqu’à l’exposition éventuelle. Ils persistent ainsi à redessiner les lieux des l’art – dont les horizons s’agrandissent indéfiniment.

Aussi, si l’on tente de faire entrer ces artistes dans un espace conventionnellement destiné à recevoir des œuvres, leurs propositions restent pour le moins déroutantes : l’un escalade les murs au piolet et semelles à crampon (Neal Beggs, galerie du Sous Sol, « Surface action », Paris, 2002), l’autre dort durant 24h sous une tente [Jean-Christophe Norman, musée Géo Charles d'Echirolles, Un jour une nuit - (sleeping walk ), 2010, le dernier s’enferme une nuit entière, vêtu d’un slip et armé d’élastiques, dans une « cage » en mousseline infestée de moustiques (toujours avec Abraham Poincheval, Arène, Galerie In Situ, 2008).

Explorant leur environnement comme un terrain infini à exploiter, tous trois parcourent ainsi le monde à l’aide de défis aussi dantesques qu’irrationnels, portés par l’audace de ceux pour qui la contestation de la raison serait la meilleure voie dans la connaissance de notre univers.

Il était donc inéluctable qu’ils se rejoignent pour un projet commun. C’est chose faite : à l’invitation du Frac Franche-Comté, les trois artistes ont réalisé en 2012 une marche ininterrompue durant une semaine, à travers Besançon et ses environs, en adoptant le système d’organisation du travail nommé les « trois-huit ». Cet arrangement fait tourner trois équipes, sur un même poste, par roulement de huit heures consécutives, afin d’assurer un fonctionnement continu sur les 24h d’une journée. Or cela ne leur permettait pas de marcher à des horaires différents quotidiennement. Les trois artistes conçurent alors un organigramme spécifique séparé en quatre temps – 7h de marche – 3h30 d’astreinte - 7h de repos – 3h30 d’astreinte – 7h de marche et ainsi de suite (le roulement se faisait donc sur 21h, quant aux heures d'astreintes, elles consistaient à relayer un des artistes en cas de problème pour que la marche ne s'interrompe jamais).

Le planning ainsi constitué est conservé par le FRAC Franche Compté ; en haut, sur l’axe des abscisses, les 24 heures d’une journée ; à gauche, sur l’axe des ordonnées, chaque jour de la semaine, divisé par les trois initiales des participants. Les couleurs correspondent à une action : rouge, la marche ; bleu, le repos ; vert, l’astreinte (« on call + food » dit la légende). Lundi, c’est donc « JC » qui commence ; « N » dort, « L » est disponible en cas de besoin. Outil indispensable né de la nécessité de visualiser l’emploi du temps, il était accroché dans la salle d'astreinte. Les couleurs vives utilisées ne sont donc nullement une recherche esthétique pop ou les lignes horizontales un désir minimalo-conceptuel ; rien d’autre à lire ici qu’un planning de travail, un authentique document. Or s’il n’est qu’un élément de cette longue marche, il est également la représentation de l’indispensable principe qui la fonde.

Une fois l’organigramme exposé dans un lieu dédié à l’art, le mouvement solidaire entre les trois aventuriers peut se poursuivre avec le spectateur. Ce dernier cherche à saisir ce qui lui échappe, à retranscrire ce qui fut vécu sans le prévenir, à se renseigner plus loin sur le parcours de chacun - peut-être même lit-il ce texte ou consulte-t-il le blog tenu par les artistes durant la semaine
(lestroishuit.wordpress.com).

Il apprendra ainsi que Jean-Christophe Norman, le premier marcheur, choisit de grimper - à distance et à plat - l’Everest, en suivant l’itinéraire ouvert en 1924 par les alpinistes Andrew Irvine et Georges Mallory, qui ne revinrent jamais de cette expédition. L’hypothèse qu’ils atteignirent le sommet trente ans avant Edmund Hilary et Tensing Norgay ne fut jamais prouvée ; ils avaient été aperçus la dernière fois aux alentours de 8600 mètres... Depuis, des expéditions tentent d’éclaircir les zones d’ombres, d’apporter des preuves de leur possible ascension, mais le temps éloigne avec lui cette possibilité. Fasciné par cette histoire, Norman dessine sur la carte de Besançon et de ses environs la voie empruntée par les deux disparus. Proche de la pratique de l’historien, «fondée sur la coupure entre un passé, qui est son objet, et un présent, qui est le lieu de sa pratique »3, il s’en éloigne par la méthode : il escalade les murs, parcourt les forêts, traverse le Doubs, coupe à travers champs - cherche le présent dans son objet et le passé dans sa pratique.

Le spectateur comprendra que, si pour tous, le temps fut bouleversé, il remarquera que les seconds protagonistes des Trois Huit cherchèrent surtout à le tuer. Laurent Tixador s’engouffre dans cette brèche et visite, non sans ironie, le Musée du Temps - montres, horloges, comtoises et pendules, résonateurs et oscillateurs à quartz... De quoi observer les heures défiler, en compagnie des gardiens arpentant les salles, chacun dans l’attente qu’il ne soit temps de rentrer chez eux. Une nuit, il se contente de sillonner les couloirs de l’hôtel, adoptant l’attitude de celui qui espère que quelqu’un ou quelque chose ne survienne. « Ce fut un trajet dans le temps et non pas sur une distance ou vers un objectif » dira-t-il d’ailleurs de son expérience.

Neal Beggs, troisième protagoniste, ne cesse de s’interroger sur la manière d’occuper ces sept heures de marche à sa disposition. S’il eut le projet d’écrire des chansons, il ne put rassembler assez d’énergie ni de concentration pour les réaliser tout en se déplaçant. Le public curieux et patient prendra peut-être le temps de visionner toutes ses vidéos postées sur le blog, où ce dernier s’égare en de longs monologues, la caméra tendue au bout du bras.

Tout au long de ce projet, le temps se régla sur le mouvement des artistes : remonté, perdu, tué, gagné ou gaspillé, entre le 8 juin 1924 et le 13 mai 2012, de l’Everest à Besançon, il s’écoula de l’oisiveté immense à l’objectif exigu, fut sectionné en plages et partagé entre tous. Véritables aventuriers des temps modernes, les trois artistes ont bravé ce milieu indéfini et homogène dans lequel se situent les êtres et les choses. Il semblerait que ce fut leur défi le plus démesuré.

Sophie Lapalu


1http://www.cnrtl.fr/

2Idem.

3 Michel De Certeau, L’écriture de l’histoire, coll. « Folio histoire », Editions Gallimard, Paris, 1978, p.58

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

Planning 3/8, 2012


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