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Yann SÉRANDOUR

Né en 1974/10/26 - Vannes France • Vit et travaille à Rennes


Yann Sérandour. Le Plein. (2008)

En avril 1958, Yves Klein propose à Iris Clert une exposition intitulée La Spécialisation de la sensibilité à l’état matière première en sensibilité picturale stabilisée, plus connue sous le nom d’ «exposition du Vide». L’événement consiste à vider la galerie de toute présence, à en peindre les murs et la vitrine en blanc et la maintenir en l’état le temps de l’exposition.
En octobre 1960, en réplique au geste de Klein, Arman conçoit Le Plein en transformant la vitrine de la même galerie en une véritable poubelle. Assisté de Martial Raysse, il accumule dans cet espace haut de 3m50 «un amoncellement spectaculaire d’objets de rebut : chaises, tables, bidet, ampoules, livres, disques, journaux, seau à champagne, boites de camembert, moulins à café, postes de radio, pots de fleurs, cannes, vélos entiers, roues de bicyclette, vêtements, bouilloires, chaussures, cadres, rouleaux à peinture, etc.» (Catherine Francblin. Les Nouveaux Réalistes. Éditions du Regard, 1997). On dut fermer l’exposition avant la date prévue, certains détritus commençant à se dégrader dangereusement. C’est l’association de l’abbé Pierre qui fut chargée d’emporter ce qui était récupérable.

En novembre 1994, Jean de Loisy organise au Centre Pompidou, MNAM, une exposition intitulée Hors Limite où, avec la complicité d’Arman, il reconstitue la vitrine d’Iris Clert, remplie par le même Arman trente-quatre ans plus tôt. Évidemment, les objets de 1994 furent différents de ceux de 1960 mais, comme eux, ils constituent autant de signes et de marques de l’époque.

Cette reconstitution appartient aujourd’hui à Éric Fabre et se trouve dans sa collection, déposée en 1996 au musée dit de l’Objet, à Blois.
En juin 2007, Yann Sérandour est invité par le Musée de l’Objet pour une exposition personnelle faisant suite à sa résidence à La Box, école d’art, à Bourges. Il décide, entre autre, de retrouver le vide en débarrassant la vitrine d’Arman, deuxième version, de tous ses objets qu’il réagence en les décompressant («une expansion» dit-il, avec ce sens de la réunion des amis qui le caractérise) dans le pavillon d’exposition, espace vitré posé dans le jardin central du bâtiment. D’une poubelle il fait une exposition. Aidé d’un étudiant, il en réalise également l’inventaire précis.

En novembre 2008, soit cinquante ans après l’exposition d’Yves Klein, Yann Sérandour investit le mur du fond (celui qui se trouve en vis-à-vis de la vitrine) de la galerie gb agency, à Paris, en y posant un papier peint dont le motif n’est rien d’autre que cet inventaire des objets de la vitrine reconstituée d’Arman du Musée de l’Objet. Le trop-plein se voit ici vidé de son épaisseur et réduit à la bi-dimensionnalité d’une surface de papier peint ainsi qu’à la relative immatérialité du langage, lieu s’il en est de l’indexation.

Le geste d’Arman résonnait comme un retour du refoulé par rapport au vide de Klein. Face à l’évanescence, fût-elle «sensible» et «stabilisée», Arman rappelait l’épaisseur de la réalité sociale de l’époque, premiers signaux d’alerte vis-à-vis d’une société de consommation qui entamait son interminable dégorgement. C’est ce mélange de dégoût et de fascination qui nourrissait l’imaginaire des Nouveaux Réalistes. La reconstitution de 1994, quant à elle, ne semble plus raconter la même histoire. Certes l’accumulation d’objets ressemble à la précédente accumulation d’objets, et cependant ce qui, en 1960, s’affichait comme rebut, s’affirme en 1994 davantage comme archéologie anticipée. C’est sur ce matériau archéologique que se fonde la liste organisée de Yann Sérandour, à mi-chemin entre la méthode chère à Georges Perec (ici, une sociologie librement interprétée) et l’hyper précision des références comme Jean-Christophe Averty peut en produire (on songe évidemment à l’inventaire des disques présents dans la seconde accumulation d’Arman). Le geste de Klein fut mystique (malgré tout), celui d’Arman, sociologique (malgré tout), celui de Sérandour est un geste de lecteur qui parvient à opérer la synthèse oxymorique du vide et du plein. Pour sembler une pirouette, ce n’en est pas moins une performance. Et ce n’est pas un hasard si une autre œuvre de cet artiste, Inside the White Cube (2008) est constituée d’une boite contenant dix-huit exemplaires de l’édition anglaise de l’ouvrage de Brian O ‘Doherty, Inside The White Cube, The Ideology of the Gallery Space (1986 et 1999), elle-même formant un cube…blanc. Pas un hasard non plus si le quatrième essai de ce livre, La galerie comme geste, contient l’un des meilleurs commentaires qui soient sur Le Vide de Klein et Le Plein d’Arman.

Jean-Marc Huitorel
Rennes le 5 décembre 2008.

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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