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Jean-Christophe NORMAN

Né en 1964/01/24 - Besançon France • Vit et travaille à Besançon


A Quarter Upside-Down de Jean-Christophe Norman est une vidéo de nature documentaire avec son ambiant. La caméra, posée au sol après une pluie d’été, est focalisée sur une flaque d'eau aux contours flous. Il s’y reflète une scène de rue, on y distingue des immeubles, des voitures, et, au gré de leurs passages, des gens à pied ou à vélo. En plus des reflets, apparaissent par moments dans le cadre, les pieds des passants et les roues des voitures.

La vidéo commence et finit de manière abrupte, sans introduction ni fin. Cette idée d'une tranche de réel, coupée sans que le principe de la découpe – s'il en est un – n'apparaisse de manière immédiate, est l'un des principes de production de cette vidéo, et plus généralement de l'Oeuvre de Jean-Christophe Norman. Souvent, ses travaux nous proposent de partager, sur un temps déterminé, la temporalité et spatialité de l'artiste. Pour sa série de vidéos, Crossing City, Norman a parcouru différentes villes (Berlin, Paris, New York, Vilnius, Riga, Metz, Piotrokow Trybunalski) à pied pendant de longues heures. La liste elle-même semble presque arbitraire, avec les quelques villes importantes, ou inconnues, qu’elle comporte. La géographie comme la temporalité de son Oeuvre sont celles de l'artiste lui-même.

Une comparaison avec le travail de Francis Alÿs, qui marche et qui filme également la ville, en fera clairement apparaître la spécificité.
Les vidéos d'Alÿs – dont l'un des aphorismes dit «Being a spectator is waiting for the accident to happen» (Être spectateur, c'est attendre que l'accident arrive) – ont une trame narrative et une direction. Elles se dirigent généralement vers un événement dramatique, souvent une sorte d'accident: dans une vidéo, l'artiste se fait emmener par la police, dans une autre le caméraman se fait attaquer par des chiens, dans une troisième, il est renversé par un camion. La fin du film est alors déterminée par les événements représentés et le film est clairement terminé lorsque la trame narrative arrive à sa fin.

Chez Norman, au contraire, il n'y a ni trame narrative ni intrigue. Ses films commencent et se terminent au bout d'un temps déterminé et imprévisible. Dans ces vidéos, la représentation est pratiquement à l'état brut et tient lieu de construction narrative ou protocolaire. La construction a lieu en amont et ne concerne que le parcours sur lequel les vidéos seront tournées. Le parti pris de l’artiste qui consiste à filmer le réel relève d’une démarche intuitive où la dimension contingente est poussée à son paroxysme : le contenu de l'image produite lors du parcours échappe en grande partie à son contrôle.

En filmant cette flaque d'eau – qui fait elle-même office de dispositif de représentation naturel et primaire – Norman opère une mise en abyme du procédé de découpage arbitraire d'une tranche de réel qui caractérise l'ensemble de son travail vidéo. Le reflet de la flaque constitue une image naturelle. Même si la découpe visuelle que Norman opère par la caméra est intentionnelle, l'artiste accepte d'avoir une maîtrise très limitée des événements qu'il va enregistrer. Par conséquent, et parce que l'accident est rare, il ne se passe «pas grand chose» dans ses vidéos : quelques passants, un rideau de fer qui se lève occasionnellement pour laisser apparaître l'intérieur d'un garage et se refermer ensuite (At Any Time New York, 2008) ou une voiture qui traverse une flaque d'eau sont les grands moments de ses films. Et il s'agit réellement de grands moments. C'est précisément parce qu'il ne se passe rien de ce qu'on appellerait habituellement «un événement» dans ces films que ce qui est d'ordinaire «ordinaire» peut y devenir extra-ordinaire.?Après un temps d'adaptation, chaque fois que l'image dans la flaque d'eau tremble, ce tremblement fait un petit événement esthétique. La traversée de la flaque par une voiture acquiert à nos yeux une importance – pour ne pas dire «violence» – qui n'a pas d'égal dans notre appréhension quotidienne d'un tel fait.

Si Norman ne se montre pas dans ses vidéos, sa présence y est sensible. Il y est comme un spectateur implicite dont nous partageons pendant quelques minutes la vision. Le spectateur y fait l'expérience d'un phénomène que les psychologues appellent «joint attention», «attention partagée» et qui est essentiel pour l'acquisition du langage par les enfants. Nous invitant à partager son attention, Norman nous indique l'importance qu'a l'objet observé pour lui et nous pousse alors à chercher à mieux voir pour voir ce qu'il y a vu.?L'expérience esthétique à laquelle il nous convie est celle de la transfiguration du réel dans son aspect le plus quotidien et le plus banal, le faisant soudain advenir tout autre.

La flaque d'eau cesse d'être flaque pour nous apparaître comme image éphémère singulière, image qui fuit et déborde ; image constamment détruite et qui se reconstitue par elle-même, comme si elle était mue par une force intérieure inconnue ; image à différentes zones et différents degrés d'intensité.?Alors que là où la flaque ne constitue qu'un film léger sur le goudron, l'image ne capte que la couleur et le mouvement de ce qui passe, le centre de la flaque en saisit aussi la forme et la nature. En l’espace de quelques secondes, un même objet produit ainsi de multiples représentations dont les propriétés esthétiques divergent : la représentation, en fin, apparaît comme relation graduelle et non catégorique.

Klaus Speidel

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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