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Bruno SERRALONGUE

Né en 1968/02/25 - Châtellerault France • Vit et travaille à Paris


La première phase du Sommet Mondial sur la Société de l’Information s’est déroulée à Genève du 10 au 12 décembre 2003 puis à Tunis du 16 au 18 novembre 2005. Ces rencontres furent organisées par l’Union Internationale des Télécommunications à la demande de l’ONU, pour envisager les principes fondamentaux d’une nouvelle Société de l’Information : « Une société à dimension humaine, inclusive et privilégiant le développement, une société de l'information, dans laquelle chacun ait la possibilité de créer, d'obtenir, d'utiliser et de partager l'information et le savoir ». Autrement dit, une société qui cherche à réduire le « fossé numérique » qui sépare les pays les plus avancés des autres – en matière d’équipement informatique et de réseau numérique. « L’engagement de Tunis pose surtout les bases d’une réforme de la «gouvernance» de l’Internet, vers une gestion internationale. Pour ce faire, une nouvelle institution — le Forum pour la gouvernance de l’Internet (Internet Governance Forum, IGF) — a été fondée. Y siégeront les gouvernements mais aussi des représentants du secteur privé, de la société civile et d’organisations internationales ».1

Sommet Mondial sur la Société de l'Information, Tunis (2005) est une série de 13 tirages – indissociables ¬– de cet événement : le complexe de Kram Palexpo, sa zone sécurisée, la cérémonie d’ouverture du sommet, un discours de Yoshio Utsumi, une conférence de presse de Kofi Annan, une conférence des peuples autochtones revendiquant leur droit à intégrer la Société de l'Information, la présentation d’un rapport, un portrait de Joe Shirley Jr (président de la nation Navajo), des stands, une salle de réunion et l’Avenue Mohammed V – ainsi que les personnes peuplant ces images.

Bruno Serralongue choisit de photographier des événements populaires médiatisés par les professionnels de l’information et de l’image - en trouvant leurs annonces dans la presse. Il se confronte à des manifestations bénéficiant d’un quota d’attention négocié par les journalistes et leurs rédactions. Passant outre les prérogatives accordées aux professionnels (pas de carte de presse ni d’accréditation), il fait siens les obstacles et les conditions que rencontreraient n’importe quel individu accédant à de tels événements. Il n’assiste pas à ceux-ci depuis une tribune officielle, endroit depuis lequel la vision est pré-cadrée, et ne produit qu’un certain type d’images en utilisant un matériel considéré (dans ces circonstances) comme inadapté : une chambre photographique qui exclue toute rapidité d’intervention. Il se permet une distance avec le mode rafale des photojournalistes, une distance physique et critique (du recul) pour quitter le territoire des images générées et gérées par les médias, pour les médias, en circuit fermé. Il ne photographie pas uniquement un événement et ses « héros », de manière frontale, mais aussi ses coulisses, son lieu, son public, ses mécanismes. Il a en somme « un véritable intérêt pour l’événement en soi, mais également un intérêt sur la manière dont on le retranscrit. Sur sa mise en forme et sur la distance nécessaire pour le retranscrire ».2 Une qualité qui permet une émancipation vis-à-vis de la servitude visuelle des images obtenues au travers des filtres des protocoles professionnels, qui se contentent de confirmer des préjugés sur la connaissance et l’expérience d’un événement. Ces images satisfont une opinion préétablie puisque « ces lieux, sont des réservoirs d’images, c’est-à-dire que les images sont déjà faites, déjà formatées, déjà prévues pour être enregistrées ». Bruno Serralongue propose ainsi une autre actualité de ces événements pour ne pas les déposséder de certaines de leurs vues.

« Mes photos sont, certes, originales mais, vu l’état d’esprit dans lequel je les réalise – je peux me tromper, je n’ai pas de vérité –, elles mettent entre parenthèses l’idée qu’il n’y a qu’une seule personne qui pourrait les faire ».3 Ce souhait de se dessaisir des effets d’une signature formelle, place paradoxalement Bruno Serralongue entre une tentative d’impersonnalité — participant a priori au retrait de la subjectivité de l’auteur dans une quête vaine de l’anonymat — et une approche critique du statut de l’image d’information, obtenue grâce à un protocole de formalisation décalé, émancipé. Ce décalage traduit cette conscience aiguisée de la mise en scène — et en image — des événements collectifs : « Pour moi la photographie de presse est une image autoritaire. Elle a à voir avec le pouvoir essentiellement. On montre ce que l’on veut montrer de manière unilatérale »4. Son protocole lui permet ainsi de développer un régime éthique des images : « Il s’agit dans ce régime de savoir en quoi la manière d’être des images concerne l’ethos, la manière d’être des individus et des collectivités »5. N’adoptant pas les attraits d’un art frontalement politique, ses photographies sont telles des peintures d’histoire refusant humblement leur mission de propagande : « Mes photographies sont des documents historiques, c’est-à-dire relatifs et ambigus »6.

Timothée Chaillou


1Bruno Serralongue, texte accompagnant la série Sommet Mondial sur la Société de l'Information, Tunis, 2005.

2Bruno Serralongue, Hommes et migrations, N°1263, sept/oct. 2006, p.138

3Bruno Serralongue, Hommes et migrations, N°1263, sept/oct. 2006, p.136

4Bruno Serralongue, Hommes et migrations, N°1263, sept/oct. 2006, p.137

5Jacques Rancière, Partage du sensible, Ed. La Fabrique, 2000, p.28

6 Bruno Serralongue, Bruno Serralongue, Jeu de Paume, 2010, p.143

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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