artiste

Choisissez un artiste dans la liste

Gregor SCHNEIDER

Né en 1969 - Rheydt République fédérale d'Allemagne • Vit et travaille à Cologne (Allemagne)


L'artiste Gregor Schneider a fait de sa maison située dans son village natal Rheydt en Allemagne, son oeuvre majeure et pour ainsi dire le paradigme de son travail. De son occupation menée depuis son adolescence dans cette maison découle les préoccupations essentielles de l’artiste (les questions de l'espace clos et de ses limites, du comportement de l’individu dans l’espace habité, lieu de mémoire et de racines, en somme des questions liées à une phénoménologie de l’espace privé) qui conduisent à plusieurs de ses projets entrepris dès les années 80 et jusqu'aux plus récents.

La Haus u r qui pendant de nombreuses années reste ouverte à très peu de visiteurs est à la fois lieu d’expérimentation d’une sorte de «pratique du quotidien», d’observation d’un «être en train de faire» mais aussi lieu de vie et de mémoire, lieu d’introspection, lieu d’isolement total, antre de l’artiste. Schneider transforme à outrance son habitation, reproduit sans cesse les différentes pièces à l’intérieur même de celles-ci, calfeutre les ouvertures, insonorise, crée des lumières et courants d’air artificiels… jusqu’à transformer l’endroit en un monde autonome, un espace étrange et inquiétant, labyrinthique et sans repère pour qui d’autre s’y aventure. La maison renferme par ailleurs, telle une mémoire vive, les repères et les origines1 de l’artiste : l’histoire de Rheydt (ancien village minier, devenu village fantôme après la fermeture de la mine), de sa famille (la maison appartient à une usine dans laquelle cinq générations de sa famille ont travaillé), les premières préoccupations adolescentes et artistiques mêlant sexualité et mort2. Ainsi, peut-on trouver des photos de familles, les traces des premières œuvres, des souvenirs dans le «Cabinet» de Schneider, des poupées gonflables posées ici ou là dans d’autres pièces, des objets et instruments sexuels dans la cave supposant un goût pour un érotisme décalé et suspect. Ces éléments majeurs raisonnent et s’entremêlent dans la maison, rendant l’œuvre singulière et complexe.

La série Hannelore Reuen : alte Schlampe figure tout cela. Dix photographies donnent à voir un espace : l’angle d’une pièce, une femme face contre terre appuyée sur un morceau de bois, les collants sur les genoux, position pour le moins humiliante et inquiétante3. L’espace est une petite salle d’exposition de la galerie Foksal dans laquelle a été produite cette pièce pour la première fois (Varsovie en 2000). La femme à terre, réelle ou peut-être représentée par un mannequin, est Hannelore Reuen, l’unique locataire de la Haus u r, personnage vraisemblablement inventée par Schneider. Devant cette série, comme il le serait dans la Haus u r, l’observateur peut se sentir désorienté, décontenancé, démuni face à une apparente vacuité. Schneider brouille les repères classiques face à l’image, la série propose des petits formats, un cadrage particulier sur le coin d’une pièce aux murs blancs et au plancher impeccable, des images par alternance floues et nettes. Le peu de narration dans cette série inspire cependant l’effroi d’une scène de viol ou de torture. Le nom de la série Hannelore Reuen : Alte Hausschlampe (Hannelore Reuen : vieille salope de la maison) ainsi que les sous-titres de chaque cliché : Rock (jupe) ; Balken (barre) ; Sperma (sperme) ; Eier (œufs) ; Schamhaare (poil), Unterhose (culotte / slip), Stock (bâton), Schuhe (chaussures), Hoden (testicules), Penis (pénis) soulignent cette mauvaise considération envers Hannelore Reuen et à travers elle, envers la condition féminine, la femme ici rabaissée à un outil sexuel et/ou de reproduction. Mais cette cruauté exacerbée et provocatrice, si directement affichée révèlent sans doute un envers. De ce que Gregor Schneider laisse d’ailleurs entendre, dans la réalité ou la fiction peu importe, les rapports entretenus avec Hannelore Reuen sont ambigus, celle-ci parfois décrite comme une vieille femme insignifiante habitant la Haus u r mais parfois au contraire considérée comme une femme sympathique et aimante, voire comme sont alter ego artistique.

Là se trouve toute la force du travail de Gregor Schneider. L’artiste pousse les limites à l’extrême dans l’expérimentation de la Haus u r, il se livre en tant qu’homme et/ou artiste, dans son entier jusqu’à dévoiler les travers les plus sombres poussés à leurs paroxysme, conséquence évidente de l’isolement, dans l’espace et la durée, qu’il s’inflige.

Juliette Beorchia



1 U R pouvant être la première syllabe des mots «der Ursprung» ou «die Ursache» deux mots signifiant l’origine.

2 Les œuvres Naked Virgin, 1982 ; «Pubertäre Verstimmung» (Pubescent Doldrums), 1985 représentent des corps pubères et des visages criant. La série de boîtes d’isolement «Completely Insulated Boxes», Rheydt, 1986 ; La série Bury, 1984 ou encore Dead Art Student, Rheydt, 1989 montrent les préoccupations morbides de Schneider.

3 D’autant plus que le bâton en bois posé à proximité d’Hannelore Reuen ressemble étrangement à un morceau de branche retrouvé à l’époque sur le lieu du crime d’une jeune étudiante, lieu que Gregor Schneider a photographié pour son œuvre Dead Art student, Rheydt, 1989

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

Imprimer