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Russel CONNOR

Né en 1929 - Cambridge États-Unis • Vit et travaille à New York (États-Unis)


La pratique picturale de Russel Connor repose tout entière sur la citation. Parmi les artistes dont il aime à s’emparer, on trouve Goya et Vélasquez, Delacroix et Ingres, Renoir et Degas, Gauguin et Van Gogh, et bien souvent Manet. À la différence des Appropriationnistes qui ont poussé cette démarche à son point extrême, reprenant parfois à l’identique les œuvres citées, Connor effectue des montages d’éléments iconographiques empruntés à deux tableaux différents. Piratant, selon ses termes, les toiles les plus marquantes de l’histoire de l’art, détournant leur sens, il les soumet à relecture. Lorsqu’il combine de manière tout à fait crédible plastiquement les figures du Balcon de Manet et celles des Majas au balcon de Goya, Russel Connor souligne la filiation des deux créateurs. Comme beaucoup d’artistes de la période postmoderne, il se fonde sur le phénomène de diffusion en masse de l’art et sur ses incidences en matière de réception. Du reste, les chef-d’œuvres où il puise sont ceux-là même qui garnissent aujourd’hui les rayons de cartes postales dans la plupart des musées, grâce auxquels, à défaut de les connaître, on les reconnaît immédiatement.

The Kidnapping of Modern Art est un cibachrome reproduisant un tableau de 1991, lui-même seconde version de The Kidnapping of Modern Art by the New Yorkers, datant de 1985. Le dessin a la même origine. Russel Connor effectue ici encore, avec humour, un collage visuel qui provoque un raccourci temporel et formel abrupt. Castor et Pollux sont issus de L’enlèvement des filles de Leucippe : leurs attitudes sont conformes à la vigueur de la scène mythologique figurée par Rubens. Les deux frères kidnappent deux des Demoiselles d’Avignon, dont l’anatomie inférieure, généreuse, est modifiée afin de pouvoir s’intégrer parfaitement au groupe. Respectant les styles de chacun, Connor travaille à partir de reproductions, la composition rubénienne offrant un espace capable d’emboîter précisément les figures emblématiques de la modernité, à la manière d’un puzzle. Outre les parallèles qu’il est possible d’établir entre l’hyper productivité et la virilité picturales des deux artistes, ce montage rappelle que les réminiscences ou emprunts – ici à l’Antiquité, aux reliefs ibériques ou aux Kouroï grecs –, bien que soumis à réinvention, ne sont pas l’apanage des artistes de la période récente. Russel Connor fait également explicitement référence à l’ouvrage de Serge Guilbaut intitulé Comment New York vola l’idée d’art moderne, dans lequel l’auteur analyse le déplacement après-guerre vers les États-Unis d’une suprématie artistique jusque-là parisienne. Jouant sur les mots autant qu’avec les images, Connor illustre les querelles qui jalonnent l’histoire de l’art : les Anciens contre les Modernes, les classiques contre les romantiques et, peut-être, les postmodernes contre les modernes. Réconciliant des catégories esthétiques devenues relatives, il donne lieu à des tableaux formellement des plus cohérents. Attitude postmoderne s’il en est, Russel Connor met de la sorte à l’épreuve l’originalité tout en faisant œuvre originale à partir de ce qu’il nomme lui-même un “piratage créatif”.

Natacha Pugnet, 2009