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T. ERNEST

Né en - • Vit et travaille à Paris


D’Ernest T. – l’un des pseudonymes sous lesquels l’artiste réalise une œuvre protéiforme –, nous connaissons sans doute mieux les Peintures nulles. Ce titre générique signale d’emblée la dimension humoristique de son travail. Les Peintures nulles sont identifiables entre toutes, pour la bonne raison qu’elles ont été conçues pour cela. Déclinée dans les trois couleurs primaires, la lettre “T” y constitue un module, organisé selon le modèle mathématique des pavages de Penrose. Sous les atours d’une peinture puriste ou radicale (façon B.M.P.T.), le tableau n’est que la répétition d’une signature. Ces simulacres d’abstraction “sérieuse” sont souvent accompagnés d’un texte ou bien sont intégrés à des photographies ou à des dessins généralement repris de l’Almanach Vermot. Chez Ernest T., la peinture nécessite un contexte qui lui donne sens. Elle souligne en particulier tout ce qui touche à la réception des œuvres. Sont ainsi visés les comportements des collectionneurs, des institutions et des critiques, comme l’attitude des artistes vis-à-vis de ces derniers.

L’œuvre qui appartient à la collection du Frac consiste en l’agrandissement à l’encre de Chine de l’un de ces dessins caractéristiques de l’humour “à la française”, perpétué par une revue dont la popularité ne tarit pas depuis plus d’un siècle. Comme dans toutes les réalisations de cette série, la drôlerie supposée des légendes n’a d’égal que la pauvreté d’un graphisme stéréotypé. Ernest T. conserve à dessein ces caractères, car il s’empare de formes et de signes capables de colporter de manière directe, voire caricaturale, des lieux communs sur le monde de l’art autant que sur notre société. Il s’agit pour l’artiste de gonfler, telle une baudruche, une imagerie bas de gamme pour en signifier tout à la fois l’inanité et la dimension idéologique. En somme, renvoyant à la sottise sous toutes ses formes, l’artiste effectue la critique des aliénations “douces”, subies ou acceptées. En retour, l’agrandissement proclame ironiquement la valeur artistique de ces dessins. Héritier de Picabia, Ernest T. teste les limites de ce qui paraît acceptable en matière d’art. Il nous renvoie à la question du goût, à celle du mauvais goût précisément, qui, on le sait, est toujours celui des autres. Jouant l’idiot, l’artiste nous entretient des comportements de classe. Au fond, il montre l’œuvre non comme une production ou une création singulière, mais pour ce qu’elle est aussi à l’évidence : un signifiant social. Empruntant la voix anonyme de la blague et de l’opinion commune, Ernest T. interroge la relativité des valeurs. Volontiers provocateur, il sème le trouble et le doute quant à ce que nous voyons. Ne sommes-nous pas sensibles à la dimension conceptuelle de ces œuvres, dont le second degré semble évident ? Ou bien n’y a-t-il là que désinvolture et manifestation d’indépendance de la part d’un artiste qui n’aime pas se laisser enfermer dans quelque catégorie que ce soit ? Ces images ne provoquent-elles pas le rire ; mais alors de quoi rions-nous exactement ? Nous laissent-elles dubitatifs ? Tout dépend sans doute du regardeur que nous sommes, et de notre capacité à éprouver notre propre liberté.

Natacha Pugnet

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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