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Mimmo ROTELLA

Né en 1918/10/07 - Catanzaro Italie • Décédé 2006/01/08 - MilanItalie


Le «nouveau réalisme» de Rotella
Le parcours artistique de Mimmo Rotella est riche en rencontres et en «productions» artistiques. Dès 1952, il invente le langage «épistaltique» (musique vocale réalisée à partir de sons inarticulés et d’onomatopées) proche de la poésie phonétique dadaïste. Il théorisera cette expression artistique en rédigeant un «Manifeste épistaltique» en 1959, tout en intervenant à l’occasion de récitals dans les milieux d’avant-garde1. En 1954, il réalise à Rome ses premières affiches lacérées qu’il expose comme œuvres d’art. Il adhère en 1961 au groupe des Nouveaux Réalistes à l’occasion de l’exposition Quarante degrés au-dessus de dada à la Galerie J. pendant le Festival d’avant-garde de Paris. Yves Klein sera à l’origine du groupe des Nouveaux Réalistes, mais c’est Pierre Restany qui va coordonner ce mouvement et publier plusieurs manifestes. Il définit ce groupe artistique comme un ensemble de «nouvelles approches perspectives du réel»2, apparaissant sur la scène contemporaine parisienne en réaction à l’abstraction. Ce vaste mouvement va réunir des artistes dans une «approche sociologique de la réalité, que celle-ci soit saisie dans ses rebuts («tableaux-pièges» de Daniel Spoerri) ou dans ses techniques avec un outillage industriel («compressions» de César). Dans tous les cas, l’œuvre résulte d’une série d’appropriations et de manipulations.»3 Mimmo Rotella va réaliser une production tridimensionnelle au début des années 60. Il choisit des objets qu’il trouve dans des marchés aux puces et les assemble tels quels, comme des ready-made. Ce procédé d’appropriation et de détournement d’objets du quotidien donne naissance à ce qui sera appelé une «rotellisation» d’objets divers. Pierre Restany va organiser une exposition collective à la Galerie J. en 1965 qui présentera des œuvres issues du «Mec Art» (Mechanical Art) qui se base sur un travail de l’image grâce à des procédés mécaniques (photographie, typographie, sérigraphie) sur des supports variés (tissu, métal, matières plastiques…). C’est à partir de cette même année, que Rotella découvre les macules (épreuves utilisées pour la mise au point et le réglage des machines d’imprimerie). Ses «atypos» vont consister à maroufler ces macules sur toile. Au début des années 70, il inaugure ses frottages. Il intervient sur des pages de magazines et de reproductions photographiques érotiques en frottant les couleurs par des procédés proches de la décalcomanie. Dans les années 80, il revient aux affiches, mais à des affiches particulières qu’il nomme «Blanks» (il en présentera d’ailleurs une série à la galerie parisienne Denise René en 1981). Le «Blank» est une affiche monochrome provisoire qui est collée sur les murs ou sur les panneaux entre deux campagnes publicitaires. Elle marque un temps bref de pause, comme un silence. Il exécute ses premières «surpeintures» à partir de 1987 (récupération de panneaux publicitaires en zinc avec des lambeaux d’affiches. Il peint ensuite sur cet ensemble). Notons également dans les années 90 la réalisation de ses «répliquants», têtes de porcelaine identiques mais de couleur différente. Les têtes sont affublées chacune de lunettes, d’un masque ou d’une coiffe.

Images d’affiches
D’après une très belle formule de Pierre Restany, le travail de Rotella est basé sur «le constant "décollage" du quotidien.» Et à propos du concept de décollage, il ajoute : «Décollages dans tous les sens du terme : sonores dans ses poèmes phonétiques, plastiques dans ses affiches lacérées, existentiels dans ses "surpeintures".»4
Son approche artistique de l’affiche est très variée car il prend en compte, sur plus de quarante ans, les diverses interventions possibles sur ce support : de sa lacération aux apports de la mécanisation dans l’art avec le Mec-Art qui survient après le Pop Art et le Nouveau Réalisme (appellation proposée par Pierre Restany lors d’une exposition collective intitulée Hommage à Nicéphore Niepce à Paris en 1965, et qui regroupait des artistes comme Bertini, Rotella, Jacquet…). Leurs œuvres étaient réalisées en série, comme des multiples sur toiles, avec un particularisme pour chacun : Jacquet privilégie l’aspect pointilliste de la trame, Rotella travaille à partir des reports photographiques de ses décollages et Bertini utilise des photos du quotidien qu’il modifie.
En 1967, Rotella lance «l’atypo-plastique» : il plastifie ses impressions photographiques en leur donnant un aspect plus technologique, dans la mouvance d’un art basé sur une certaine subversion du langage de la communication de masse. Dans cette perspective, le travail de Rotella vise à ébranler le statut unique de l’œuvre d’art, en utilisant comme base de travail : les affiches, déjà inscrites dans la sérialité de masse (car il s’agit bien de communiquer une information à un public très vaste) et en donnant à ces images une seconde existence. Le grand panneau intitulé Vu, a été réalisé à Dijon lors de son séjour en juin 1993 à l’ENBA. Tout en travaillant au projet de l’exposition prévue à l’ENBA et dans l’espace FRAC, Rotella a réalisé des surpeintures à partir de panneaux publicitaires récupérés dans les entrepôts des «Affichages Giraudy». Pour ce panneau récupéré, il n’intervient pas sur le support avec de la peinture en réalisant des dessins, mais il lacère cette grande affiche afin de dévoiler un message «caché» qui, après son intervention, peut être lu. En effet, dans la partie basse de l’affiche, un slogan publicitaire était initialement inscrit : «L’annonceur qui ne rate personne». Après intervention et lacération de la main de l’artiste, c’est un autre message qui apparaît : «l’art qui ne rate personne». Ainsi, avec le mot Vu !, un rapport «voyeuriste» s’instaure entre le spectateur et les «acteurs» de la scène à l’intérieur de l’affiche. Une jeune femme, au profond décolleté, ne laisse pas indifférent le personnage dans la partie gauche du «tableau», distrait dans la lecture de son quotidien. En effet, «l’art qui ne rate personne» devient un slogan teinté de d’ironie, de par le format monumental du panneau d’affichage, qui ne peut passer inaperçu, et dans le rapport à l’affiche - œuvre d’art, largement diffusée et que peu de personnes «ratent» visuellement…

L’atelier de la rue
Le propre des affichistes, c’est le travail dans la rue. Ils s’approprient ce lieu de passage où sont inscrits sur les murs des messages autant cinématographiques, que publicitaires ou intimes. Melting-pot visuel, mélange de couleurs, de mots, strates de la mémoire collective, traces de l’histoire propre à nos sociétés de consommation, au quotidien urbain. L’art de Rotella n’est pas si éloigné de celui de Basquiat qui s’inspirait directement du monde urbain, de ses graffitis sur les murs du métro. L’espace d’expérimentations plastiques est le même : la rue, mais dans une démarche différente. Rotella utilise cette «peau» des murs, avec toutes les traces et témoignages de notre société contemporaine, des messages bombés aux images reproduites par les moyens de la presse et de la publicité. Alors que Basquiat fait partie des premiers graffitistes du métro new-yorkais, travaillant à même le mur, pour ensuite présenter ses dessins sur toile. Jacques Mahé de la Villeglé (1926, Quimper), Raymond Hains (1926, Saint-Brieuc) et François Dufrêne (1930-1982), appartenant tous les trois aux Nouveaux Réalistes, vont travailler également en direction de la rue et des affiches. Hains en laissant apparente la tôle comme support des affiches qu’il lacère en sélectionnant des calembours écrits ou visuels. Dufrêne s’intéresse plus particulièrement aux dessous des affiches. Il gratte le dessous encollé des affiches superposées, pour isoler à l’envers un mot où une lettre, ou pour mettre en valeur la matérialité des papiers.
Mimmo Rotella, quant à lui, découvre les affiches dans la rue à partir de 1953, alors qu’il travaillait à la peinture abstraite géométrique. C’est un point de départ pour réactiver la tradition du collage cubiste, futuriste, voire dadaïste. Pour lui, comme pour d’autres, il «fait l’apprentissage de l’atelier de la rue.»5
C’est la couleur et la matière qui guide l’artiste dans ses choix. Son travail se présente en deux mouvements : prélèvement du matériau dans la rue, puis retour dans l’atelier où il contrecolle ses «images» sur toile. Puis, il lacère l’ensemble à nouveau, en partant du bas jusqu’en haut. Rotella va utiliser les affiches comme ready-made, son action consistant «à remplacer la peinture de chevalet (et de composition) par une icône urbaine reportée du mur directement sur la toile.»6 Il utilise un jeu géométrique de constructions ou de déconstructions des formes et des couleurs. N’oublions pas que ce jeu plastique est guidé par l’apparition dans l’affiche d’un message (politique, érotique, artistique…) et souvent d’une composition au sens «pictural». Les lacérations sont réalisées avec un souci de la répartition et de l’équilibre (des formes et des couleurs).

Valérie Pugin, 1998



1 Yves Oppenheim, «Entretien», propos recueillis par Suzanne Pagé et Béatrice Parent, plaquette éditée à l’occasion de l’exposition Yves Oppenheim, ARC, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 1988

2 Catherine L’Hostis, fiche artiste n° 10, Ed. Musée d’art moderne et contemporain, Genève, 1994

3 Gérard Durozoi, «Espace réel, espaces sociaux», in Histoire de l’art, 1000-2000, sous la direction d’Alain Mérot, Ed. Hazan, 1995, p. 490

4 Pierre Restany, «Mimmo Rotella, l’artiste complet de l’affiche», in cat. d’exp. Mimmo Rotella à Dijon, FRAC Bourgogne, Ecole Nationale des Beaux-Arts, Dijon, 1993, p. 8

5 Giovanni Joppolo, «Détournements et comportements de Mimmo Rotella», Ibid., p. 14

6 Ibid., p. 15

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

Vu, 1993


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