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Suzanne LAFONT

Née en 1949/07/09 - Nîmes France • Vit et travaille à Saint-Ouen et à Paris


Mythologie et modernité
L’ensemble photographique intitulé L’argent fait partie d’une trilogie présentée à la galerie du Jeu de Paume en 1992. Cette exposition proposait, entre autres, trois longues séquences d’images en noir et blanc à valeur narrative ou cinématographique, produites entre 1990 et 1991. Le premier ensemble photographique s’intitule Le bruit (1990), puis L’argent lui succède pour se terminer par La chute (1991). Les séquences noir et blanc développent des situations et des actions dramatiques dans un enchaînement rigoureux de gestes et d’attitudes. Elles recèlent un certain hiératisme, un peu comme le théâtre et les tragédies grecques. L’image photographique est, chez Suzanne Lafont, très éloignée de la description. Elle évoque régulièrement la pensée antique, et notamment les Sophistes1, pour apporter des éléments de compréhension dans son travail qu’elle n’insère dans aucun courant d’art contemporain. «Je ne viens pas d’une école d’art. Je suis venue tardivement à l’art contemporain. Je n’ai jamais été très motivée par la course à la nouveauté que l’on appelle trop souvent actualité (…). Dans mon travail, plus que l’ancien ou l’antique, c’est l’archaïque qui resurgit et travaille la modernité.»2 Il est vrai que ses photographies se trouvent être en dehors des motivations esthétiques actuelles (médias largement utilisés, vitesse, mouvement, recherche de novations…). Elle parle d’un rapport archaïsant entre ses photos et sa propre vision du monde. Ses photographies interrogent «certains états de l’image et les valeurs qui s’y rattachent dans une tentative (…) de construire ce que l’on pourrait appeler des icônes modernes.»3 De plus, elle explique que la photographie qui est par principe mécanique, relie la nature, c’est-à-dire ce que les Grecs appelaient physis, dans le sens où «La lumière qui produit les images photographiques est une des forces nécessaires à la vie»4, au monde industriel qui a vu naître le principe photographique. L’archaïsme est une notion primordiale dans le travail de l’artiste. Il ne s’agit pas d’une vision passéiste mais d’un déplacement de l’archaïsme aux origines du monde moderne, dans une utilisation de la photographie «pour projeter des figures mythologiques dans l’histoire de ce monde.»5 Les fresques photographiques de l’artiste possèdent cette intemporalité, ces personnages austères qui jalonnent les grandes épopées antiques.

Photographie et cinéma
La scène de L’argent se déroule en différentes séquences qui rythment la lecture de cette série photographique. Le rapport au cinéma est immédiatement perceptible par l’utilisation de plans rapprochés qui cadrent les visages dans des expressions quelque peu figées. Suzanne Lafont évoque également un rapprochement esthétique entre son propre travail et celui de Cindy Sherman pour la théâtralité des scènes. Lorsque les personnages deviennent des passeurs de l’argent, ils ont une attitude proche du mime, qui est à la fois une résurgence du théâtre antique et du cinéma (succession de plans joués, mimés pour une «tragédie moderne»). Le cinéma déteint forcément sur sa manière d’appréhender les images car elle a attentivement regardé les visages en gros plans fixes de Dreyer, Bergman ou Bresson (Pickpocket), ainsi que les célèbres plans (rapprochés et accélérés) de Godard.
C’est ainsi que «le détournement catégorique des images – ici, des dimensions, des cadrages de (presque) cinéma, sans son ni mouvement – suscite d’autres vitesses, d’autres rythmes, qualitatifs et expressifs.»6 En effet, le mouvement figé génère une grande expressivité où tous les gestes ont un sens, celui de l’échange. Dans cette «fresque» photographique, l’argent défile de main en main et les regards ponctuent des sentiments comme la mélancolie, la honte, le refus… Elle a demandé à de jeunes gens, acteurs occasionnels, de poser pour ses photographies. Elle voulait ses figurants plus jeunes qu’elle afin de donner l’illusion d’une «Communauté imaginaire» (du titre de l’exposition au Jeu de Paume) de personnages d’un même âge, figés dans leurs attitudes et néanmoins très expressifs. S’il était question d’un film, il serait extrait d’un cinéma réaliste qui cerne de près les préoccupations de notre société tout en intégrant «l’allégorie du drame moderne de l’homme sans Dieu (ou dont l’argent est le seul dieu).»7 Bien que le cinéma de Læticia Masson soit plus récent, ses personnages ne sont pas sans points communs avec ceux de Suzanne Lafont, lorsqu’elle filme le doute, le désir et la solitude d’une modernité en perte d’authenticité (référence à son dernier film À vendre, 1998).

L’instant devient tableau8
Les photographies noir et blanc sont de dimensions semblables et installées à hauteur du regard de manière sérielle. Seuls deux portraits sont présentés verticalement ce qui rompt la narration dans ce polyptyque, en nous proposant un regard proche de l’introspection. L’argent s’appréhende dans sa totalité, mais chaque photographie a également son existence propre. Elles peuvent être vues comme des portraits contemporains. L’attention n’est plus sur les visages mais sur les mains, comme des citations qui sont clairement déchiffrables selon Jean-François Chevrier «Qu’il s’agisse de l’iconographie caravagesque des Diseuses de bonne aventure avec le personnage du tireur de bourse, du portrait de Gabrielle d’Estrées au Louvre ou de La Cène de Léonard de Milan (…) jamais Lafont n’avait produit autant de signes (…). Les personnages de L’argent sont livrés au jeu exubérant de l’échange, qui tient lieu de communication, mais une communication aveugle qui, telle la relation prostitutionnelle, n’associe que des fragments de corps. »9
Suzanne Lafont apporte à ses images une esthétique de l’arrêt, du mouvement suspendu dans le temps et forcément une lumière qui renforce cet effet. Le grain des photographies est très fin et le tirage méticuleux. La lumière baigne certains visages ou détails, les contrastes entre la lumière et l’ombre font référence au clair-obscur de la composition picturale. Le Caravage, déjà cité, est une comparaison intéressante puisqu’elle permet la rencontre de la peinture et de la photographie, ce que l’on peut définir selon cette belle expression «du cinéma d’exposition».10

Valérie Pugin, 1998


1- Le sophisme est un mouvement de pensée qui, dans les cités grecques et particulièrement à Athènes, amenait un raisonnement qui n’était logiquement correct qu’en apparence et qui était conçu avec l’intention d’induire en erreur.
2- Suzanne Lafont, «Suzanne Lafont – La communauté imaginaire», entretien avec Jean-François Chevrier, in Galeries Magazine, mai 1992, pp. 79-80
3- Catherine David, préface in cat. d’exp. Suzanne Lafont, Galerie nationale du Jeu de Paume, Paris, 1992
4- Suzanne Lafont, entretien avec Jean-François Chevrier, op. cit., p. 81
5- Id.
6- Catherine David, op. cit.
7- Jean-François Chevrier, « La ruse de l’imaginaire », in cat. d’exp. Suzanne Lafont, Galerie national du Jeu de Paume, Paris, 1992, p. 15
8- Suzanne Lafont, entretien avec Christian Milovanoff, in Une autre objectivité, Idea Books, Milan, 1989, p. 5
9- Jean-François Chevrier, op. cit., p. 15
10- Ibid., p. 14

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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