Le Fonds Régional d’Art Contemporain de Franche-Comté possède cinq œuvres de Silvia Bächli , deux dessins de grands formats : Floréal XV (152,2 x 202 cm) et Linien 21 (140 x 200 cm), ainsi que trois petites photographies : After Schnee (20 x 30 cm), Gefrorene Pfütze (19 x 28 cm) et Jurahokusai (20 x 30 cm). Chacune de ces œuvres est indépendante, mais toutes participent d’un élan, d’une détermination commune qui font l’essence même de l’œuvre de l’artiste. Et, finalement, cet ensemble permet à la collection de visiter, d’explorer l’entière démarche de Silvia Bächli. La souplesse donnée par l’autonomie de chaque pièce permet de parcourir les territoires dessinés, d’orchestrer et de réorchestrer sans cesse les géographies intimes que l’artiste sillonne depuis plus de trente ans maintenant.
S’il fallait définir son travail en un mot, il y aurait toujours une hésitation entre dessin, marche ou photographie. Même si Silvia Bächli utilise principalement les deux médias, il n’est pas sûr qu’ils soient pour autant les fondements de sa démarche, ils n’en sont plutôt que le recel.
Dans une récente exposition à la Biennale de Venise 2009, l’installation qu’elle propose pour représenter son pays la Suisse et rendre hommage à la poète danoise Inger Christensen, s’intitule Das. En français, Das signifie cela. Il s’agit peut-être du meilleur qualificatif trouvé à ce jour pour désigner son œuvre : c’est cela. Les milliers de dessins de fleurs, de lignes, d’ondulations, de petites filles…, les milliers de photos de micro ou macro paysages gelés, minuscules flaques d’eau ou brins d’herbes ou grandioses paysages alpestres, c’est cela.
Lors d’une résidence au musée d’art contemporain de Lyon, il y a quelques années, Philippe Favier présentait dans une installation complexe, un millier de dessin, dans une exposition intitulée « Géographie à l’usage des gauchers ». Silvia Bächli, propose, elle aussi, des géographies, à l’usage de tous et chacun, comme des filtres pour percevoir le monde. Il n’est pas ici question de récit ou de témoignage de parcours ou de voyages, la marche, les marches quotidiennes de l’artiste ne sont pas les moments de captation des choses, mais plutôt de décantation. « Un tel dessin doit être une peinture de mémoire, que l’artiste crée après avoir vécu des mois dans la nature et avoir absorbé les principes de la croissance jusqu’à ce que les éléments du paysage soient tous « dans son cœur » »1. Le paysage n’est pas saisi dans les pérégrinations, il naît, le plus souvent, après coup, dans un travail humble, mécanique, quantitatif et répétitif jusqu’à la libération totale du corps et de l’esprit. Vient ensuite le temps de la sélection, draconienne, qui ne laisse finalement apparaître que quelques feuilles parmi les milliers que l’artiste ébauche consciencieusement, chaque jour, dans le ventre de son atelier.
Le paysage semble être là, parfois, devant la porte (Gefrorene Pfütze), contre le mur (After Schnee), ou vu depuis la chaleur de l’intérieur (Jurahokusai), les photographies prolongeant ainsi le travail du dessin, sur des supports qui sont proches de la blancheur du papier : la neige et la glace. Elles émergent comme des ponctuations, cristallisant les désirs de l’artiste de concilier l’espace, les espaces et l’intimité. Car dans le travail de Silvia Bächli, les grands murs blancs des lieux d’expositions sont aussi importants que les compositions, les respirations qui viennent les rythmer. Les murs, les papiers, les images, la neige et le vent sont les réceptacles, les pistes d’atterrissage sur lesquelles viennent se poser, se déposer les traces des déambulations et des méditations de chacun d’entre nous. Le travail de Silvia Bächli, son œuvre, c’est cela.
Alexandre Rolla
1George Rowley, Principles of Chinese Painting, Princeton, Princeton University Press, 1959, p. 63.