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Benoît MAIRE

Né en 1978/10/22 - Pessac France • Vit et travaille à Paris et à Pessac


Tête de Méduse (2008) met face à face deux représentations de Méduse. L’une, placée sur une étagère, est en bronze, l’autre, suspendue, est une peinture à l’huile : «c’est la peinture dans l’espace et la sculpture contre le mur1, note Benoit Maire. Ces deux objets sont abstraits, seul leur titre permet de leur attribuer ce lien à une figure médusée/médusante.
Rappelons que Méduse, en pétrifiant quiconque de son regard, sous ses yeux meurtriers, symbolise la négation pure, la pulsion de mort. Dans ce mythe, Athéna, pour protéger Persée, plaça l’envers miroitant de son bouclier face à la Gorgone. Persée la tua et fit don de sa tête à Athéna qui la fixa sur son bouclier. Ici, «la peinture abstraite peut être lue comme le moment où Méduse se regarde elle-même. C’est le moment où Méduse est prise dans son propre regard et cela dans la peinture comme dans la sculpture.»2 La peinture peut être alors vu comme étant «l’image de Méduse dans le bouclier»3 : Méduse s’effrayant elle-même, pétrifiant sa forme-sculpture. «Cette pièce est la métaphore de la dialectique maximale portée à son comble, à sa destruction, son impossibilité.»4

Dans Histoire de la géométrie 2 (2007) Benoît Maire double une image de Bela Lugosi. Dans ce rapport au miroir, il rapproche le double d’un personnage - jouant de lui-même, jouant avec lui-même - et un jeu créé par Dan Graham (One (1966)). Cette image de Bela Lugosi est issue d’une scène de Le Chat Noir (1934) dans laquelle il joue une partie d’échecs, il se concentre. «J’utilise cette concentration et la déplace sur un autre objet : une pièce classique de l’art minimal et conceptuel, pour exprimer la concentration actuelle de l’art contemporain sur cette période historique. Cette pièce peut s’interpréter dans un double sens au niveau psychanalytique et au niveau historique : comme le portrait d’une génération actuelle d’artistes fascinés par cette histoire de l’art, et le jeu qui se répète.»5 dit Benoît Maire. Une fascination pour l’art conceptuel et minimal qui résiderait, à ses yeux, tout simplement dans la photographie elle-même. Elle évoquerait un passé lointain car beaucoup de ces œuvres «nous parviennent sous la forme de photographies en noir et blanc. Cela semble important car les peintures du Louvre sont, dans les livres d’art, en couleurs. Seul l’art conceptuel serait alors très éloigné de nous. Devenant notre origine absolue, dont nous serions coupé par manque de couleur.»6 Le jeu One est ici l’objet de la fascination, Dan Graham note que ce «jeu de solitaire traite du nominalisme et de ce que désigne le «un» (one). Il y a un trou au milieu, là où normalement le puzzle devrait être numéroté de 1 à 16. Ce projet s’inspire d’articles du Scientific American sur la physique et les trous noirs.»7 Un trou c’est un manque, un refoulé, une amnésie et à cela Benoît Maire note que «dans Histoire de la géométrie 2, le jeu est une image possible du manque lacanien, dans la logique de l’un qui supporte le réel : trou dans l’un, place vacante, moteur du désir.»

Lorsqu’il utilise des images, des documents déjà en circulation, Benoit Maire souligne qu’il ne s’approprie pas simplement des références mais «les joue dans l’ordre de la représentation, comme traces, souvenirs spectres à réactiver. Je ne possède rien de ce que je manipule, je joue avec des choses, et ce jeu se trame dans l’ordre de la représentation. Il nous engage à un niveau qui n’est pas celui de la vie nue (les instincts, les pulsions) mais de la réflexion, de la société et de la vie ensemble.»8 Pour ses collages, il travaille comme un documentaliste-iconographe, indexant des images : «Je ne procède pas de manière scientifique, mais plutôt par flânerie.»9 Il relie ces représentations au concept d’indexation transcendantale. Celle ci étant «une sorte de quantificateur d’existence d’un objet du monde, elle permet d’apprécier le degré d’apparition d’un objet dans un monde donné.»10 Une fois l’image désignée et appréciée, elle est associée à d’autres éléments pour l’échange ou le contraste qu’elles opèrent.

Ici, Benoît Maire double des images comme par bégaiement, comme si le sujet ne pouvait s’adresser qu’à lui même, ne faire que s’engendrer – un écho de soi. C’est porter à son comble l’idée de Lacan qu’une «lettre arrive toujours à sa destination » : une lettre parvient toujours à son destinataire, parce que l’on devient son destinataire lorsqu’elle nous atteint, «puisque sa destination, c’est là où elle arrive.»11 Solitaires et pourtant doubles Bela Lugosi et Méduse sont à la fois destinataire et expéditeur de leur propre message, ils sont leur propre et seul interlocuteur. Ils ressemblent à cet «homme-masse» que décrit José Ortega, qui se considère comme parfait, ne ressentant aucun manque en dehors de lui-même et n’aimant que peu ce qui ne lui ressemble pas. Ce renvoi du pareil-au-même permet une absolue coïncidence et évoque la peur du partage. Une boucle dans laquelle une «image fascinante d’un double n’est par conséquent en dernier ressort rien d’autre qu’un masque d’horreur, son illusoire façade : lorsque nous nous rencontrons nous-mêmes, nous rencontrons la mort.»12

Timothée Chaillou



1 Propos de Benoît Maire issus de conversations menées par l’auteur en février 2010

2 Propos de Benoît Maire, ibid.

3 Propos de Benoît Maire, ibid.

4 Propos de Benoît Maire, ibid.

5 Propos de Benoît Maire, ibid.

6 Propos de Benoît Maire, ibid.

7 Dans Graham, «Dan Graham : Œuvres 1965-2000», 2001, p. 101

8 Propos de Benoît Maire issus de conversations menées par l’auteur en février 2010

9 Propos de Benoît Maire, ibid.

10 Propos de Benoît Maire, ibid.

11 Slavoj Zizek, «Enjoy your symptom! Jacques Lacan in Hollywood and Out», Routledge, 2001, p. 10.

12 Slavoj Zizek, «Jacques Lacan, à Hollywood et ailleurs», Actes Sud, 2010, p. 54

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

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