artiste

Choisissez un artiste dans la liste

Michaële Andrea SCHATT

Née en 1958/07/02 - Saint-Germain-en-Laye France • Vit et travaille à Montreuil-sous-Bois


Anita Molinero utilise des objets, des matériaux comme pour prolonger leur vie, leur permettre un deuxième souffle après que le premier se soit peu à peu éteint dans l’indifférence de sa situation, de son utilisation. Elle produit une sculpture du coin de la rue, bancale et traînante. Comme si elle était à l’image de ce qu’Agamben nomme l’Homo Sacer, ces êtres qui ne peuvent faire partie d’une communauté politique : terroristes, sans papiers, habitants des favelas, exilés et exclus. Serait-ce alors une sculpture de la «menace urbaine» ? Anita Molinero répond qu’elle s’exprime «à travers les matériaux de la rue et à travers des objets humbles de 1ére nécessité : bouteilles plastiques, cuvettes, matelas, cartons. Il y a un sentiment d’abandon lié à l’urbain qui est toujours ressenti comme étant une menace et vécu comme une réalité. Comme bien d’autres, j’ai eu l’intuition que la ville créait une culture faite de monstrueuses créatures, où se mixaient le nocif, l’excitant, le nerveux, le primaire et le savant.»1

Il y a ici une évidente corruption entropique des matériaux dans l’état de désordre du processus irréversible de leur dégradation graduelle. Elle utilise des matières dont les propriétés inhérentes sont choisies pour leurs possibilités de déformation, déterminant alors la forme finale de l’objet, en laissant libre cours au hasard et à l’évolution dans le temps : «Si l’entropie est une dégradation de l’objet, contenu en lui-même, dans sa structure et dans son incertitude d’être-sculpture, je dirais qu’effectivement il y a un effondrement entropique de mes sculptures.»2 Elle utilise des matériaux ambiguës, à la fois polluants/pollués. En révélant leur dangerosité, elle souhaite souligner les menaces dirigées vers notre monde. Elle tire profit des déchets, des matériaux opiniâtres, de décharges, peu résistants, ignobles et précaires. L’objet polluant est obscène, il est un excès (qui se doit de disparaître) qui ne s’insère pas correctement dans notre réalité quotidienne, qui la perturbe, telle une vision dégoûtante et souillée. Des objets obscènes qui sont ici un violent retour du refoulé. «Je me suis située dans une génération post-Tchernobyl, et à la menace urbaine s’est ajoutée la menace invisible, sans localisation, du toxique.»3

La mousse coupée de Sans Titre (1990) évoque le démembrement d’un matelas, une figure animale (entre un crabe et les mandibules d’un insecte), une forme minimale torturée par sa pollution inhérente : «C’est un exemple de l’hétérogène, note Anita Molinero. Ce matelas est aussi l’avachissement d’un corps (incorporation du corps par le matelas) mutant à 4 membres-organes avec tétons de plastique.»4 Une mousse devenue métaphore d’une dépouille, d’un corps lâché.
Elle aime la vulgarité, l’arrogance du pop et cherche dans l’informe une défaillance, une altération libidinale et violente. La mousse est utilisée pour ces qualités plastiques intrinsèques, pour sa dynamique interne : mollesse et flexibilité. Ces structures molles s’offrent à leur force d’inertie autant qu’elles essaient de s’en arracher – restant sans appui contre lequel s’appuyer. La mollesse fonde une sensualité qui s’associe à des couleurs ternes, ingrates, acides et communiquent aux formes une qualité agressive. Ce matelas devient une figure ridicule, impotente, indigne, gesticulante, qui désespérément essaie de retrouver un équilibre perdu. Des formes vivantes qui rechercheraient ce qui se passe dans ce qui leur advient : un épuisement, une intensité de la mélancolie.
Ce matelas est entaillé. Découper, c’est trancher: «quand on coupe il y a quelque chose de violent, c’est une rupture.»5 Cet élan se lie au phénomène des cutters, désignant des sujets, en majorité féminins, qui éprouvent irrésistiblement le désir de se couper avec un rasoir ou de se faire volontairement mal. C’est un phénomène qui, comme l’explique Slavoj Zizek, «va strictement de pair avec le virtualisation de notre environnement : c’est une stratégie désespérée visant un retour au réel du corps.»6 Le cutting «est le signe d’une volonté d’affirmation de la réalité elle-même. Loin de s’apparenter à un phénomène suicidaire, loin d’indiquer un quelconque désir d’autodestruction, le cutting est une tentative radicale visant à être en (re)prise sur la réalité.»7 Une reprise ici de la réalité du matériau utilisé ; pour une visibilité de la corporéité et de la matérialité de l’objet, des symboles/métaphores qui y sont en actions (corps animal ou humain) ; pour une identification de l’animé dans l’inanimé.

Les yourtes (Sans Titre (Yourtes), 2002) parlent de l’universel de la forme-habitat tout en évoquant les habitations des nomades turcs et mongols, au facile transport et montage/démontage. Un objet qui évoque le déplacement. La non fixité se lie ici à la fragilité de l’objet, constitué de mousses noires et de sacs poubelles. Des éléments réunis mais qui, par leur manque de solidité, se dégradent et vont retomber comme un soufflet. Un abri inhabitable. Des contenants vides qui s’effondrent.
La mousse synthétique noire alvéolée sert d’emballage à des pièces de haute technologie, et Anita Molinero aime que cette matière soit associée à des figures d’habitats traditionnels nomades pour réunir ensemble des éléments à la fois archaïques et technologiques : «Le toit est un parasol retourné et emballé par des poches poubelles chauffées, et c’est son pied qui évoque une antenne. Qui sait si par cette antenne une absurde captation de l’énergie n’est-elle pas possible ? En fait, je pensais non seulement à des yourtes, mais aussi aux revêtements des vaisseaux spatiaux, faits de bric et de broc, dans les films de science fiction - d’où l’antenne. Au fond, il s’agit d’une yourte spatiale d’où l’on pourrait voir sortir Yoda disant : «force obscure tu maîtriseras, sculpture tu feras».»8

Timothée Chaillou



1Propos d’Anita Molinero issus de conversations menées par l’auteur en février 2010.

2Propos d’Anita Molinero, Ibid.

3Propos d’Anita Molinero, Ibid.

4Propos d’Anita Molinero, Ibid.

5Christian Marclay in Minuit Dix, France Culture, 10 mars 2007.

6Slavoj Zizek, Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2005, p. 30.

7Slavoj Zizek, ibid.

8Propos d’Anita Molinero issus de conversations menées par l’auteur en février 2010.

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

Imprimer