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Philippe COGNÉE

Né en 1957/03/22 - Nantes France • Vit et travaille à Vertou


Peinture et regard photographique
La représentation de Philippe Cognée est issue d’un regard photographique dans la manière de cerner le sujet et de lui donner une certaine focale. Les sujets de ses peintures vont être l’occasion de «travailler le regard» du spectateur en fonction des dimensions des objets peints, de leur cadrage, du format des tableaux, de l’échelle, de la profondeur des plans… autant de codes qui régissent le domaine de la photographie.
La distanciation par rapport au sujet, ainsi que l’agrandissement qu’il fait «subir» à ses images sont des éléments indissociables du procédé photographique ce qui le pousse d’ailleurs dans ses sujets picturaux à «ne traiter que de purs et simples problèmes plastiques. Il n’y a aucun romantisme là-dedans. Je me retrouve dans la situation du peintre en bâtiment qui n’a pas d’autres préoccupations dans le moment donné de son acte que de recouvrir une surface. Cette mise à distance du sujet et cette objectivation extrême du geste assurent la peinture d’une totale indépendance.»1 Philippe Cognée puise «aux sources les plus directes du quotidien – les scènes de ses tableaux – s’il les capte tout d’abord avec son appareil photo, c’est pour mieux en mémoriser le cliché. Pour prendre aussi ses distances avec le sujet.»2 L’utilisation de grands formats apporte une prédominance inhabituelle aux objets. «Parce que la peinture est, selon l’artiste, un "élément de dépassement" elle exige de grands formats.»3 En effet, les dimensions de ses tableaux avoisinent souvent les deux mètres et l’artiste cerne au plus près ses sujets – jusqu’à les couper parfois – (comme une photo de famille «cadrée trop juste»).

Matière à peindre…
Le rapport à la matière est essentiel dans l’œuvre peinte de Cognée. Il s’exprime d’ailleurs de manière très sensuelle à propos de la peinture : «Je cherchais, sans nier l’image, à pénétrer de plus en plus dans la matière. Je souhaitais la traverser. J’éprouvais un désir charnel. J’étais obsédé par l’idée de "peau", de la peinture comme peau (…) J’aime cette peau de peinture au point de la mettre en évidence en l’altérant, en la coupant, en la déchirant.»4 Depuis ses premiers travaux, Philippe Cognée «malmène» la matière. Il réalise des tableaux en bois troués à la hache ou de grandes toiles accrochées à des portiques comme des peaux que l’on sèche, sur lesquelles sont visibles des traces de fusain dans la peinture acrylique encore humide (formation de sillons, il parle de «labourer» la matière picturale), il travaille également des bas-reliefs en terre cuite dont la matière est modelée, pétrie, écrasée… Olivier Kaeppelin explique la pluridisciplinarité chez Philippe Cognée de la sorte : «C’est la matière traversée, en proie à ses métamorphoses, que l’œuvre livre peu à peu (…) L’art n’est pas question de spécificité, ni l’artiste arrangeur étriqué.»5 La matière, obsédante et incontournable dans ses travaux, s’explique également par une technique tout à fait personnelle qui l’amène à «peindre à la cire». L’utilisation de la cire est pour lui une certaine continuité avec ce qu’il peignait précédemment «une forme de tension, là encore de peau, de peau frissonnante.»6 Après avoir appliqué de la cire sur la surface du tableau, il recouvre la peinture d’une couche de plastique qu’il chauffe ensuite à l’aide d’un fer à repasser. Sous l’action de la chaleur, les couches se liquéfient et se mélangent. Une fois la feuille plastique arrachée, la toile garde des marques, des empreintes et surtout une impression de flou. Le résultat donne une soustraction de la matière et une fusion des couleurs. Sous l’action d’un refroidissement des matières, la peinture réapparaît comme pétrifiée, ce qui lui donne un certain «glaçage». Du chaud, on passe au froid, et la toile devient le réceptacle de modifications chimiques et artistiques.

Natures mortes et contemporanéité
Les sujets de ses peintures sont proches de son entourage immédiat, des images qui l’entourent : paysages (entre urbanisme et campagne) ou objets du quotidien. Les natures mortes issues du mobilier courant ou des «architectures» communes (peintures de Containers, Immeubles, Cabanes de chantier ou encore de Baignoires…) sont pour l’artiste source d’inspiration car «ils sont en rapport avec des corps absents, des corps qui ont un "blanc" comme nous le disons quand nous perdons la mémoire. Ils sont aussi des objets usuels d’une affligeante banalité.» Ces «natures mortes» perpétuent le genre apparu au milieu du XVIIe siècle, bien entendu dans un contexte de simplification des formes et dans un registre actuel. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’à cette époque «la peinture animalière, la peinture de paysages et la nature morte occupaient les places inférieures dans l’échelle des genres, étant donné qu’elles traitaient d’être vivants inférieurs ou même seulement de la nature inanimée.»7 De ces objets inanimés, Cognée en retire une impression de «flou artistique» car c’est une lumière vitreuse qui transparaît dans ses tableaux, presque laiteuse, ce qui donne au sujet, aussi banal soit-il, une autre dimension, plus spirituelle selon lui. La peinture est «une présence vivante qui fait oublier la réalité de sa matérialité pour devenir un réel d’ordre spirituel.»8 Le flou de l’image entraîne inéluctablement sa destruction. La technique même de chauffer la surface picturale vise à l’effacement, si bien que l’on peut relever une attitude iconoclaste volontaire, que Philippe Piguet nomme, du titre donné à son entretien : La question de la peinture entre le figurable et le défiguré. Cette notion de destruction dans le travail de Cognée devient un principe même de création, dans le sens où ses compositions se basent sur une opposition «d’actions» sur la toile. Il déstructure et reconstruit à la fois. Il peint le délitement de la forme du sujet tout en saisissant ce qu’il y a de vivant dans la banalité : «En même temps que je saisis de tels sujets, je me saisis de la vie. Celle de tous les jours, qui est à la portée de la main, de l’œil. La vie la plus simple, la plus banale, qui est tout à la fois merveilleuse et douloureuse.»9 Il pose la question du sujet. Pour lui, tout peut devenir pictural, peu importe ce que l’on représente, l’important réside à en donner du sens. La chaise, 1995 participe de cette même interprétation dans le sens où la peinture devient pour l’artiste un «espace magique de mutation (…) Quand je regarde cette chaise en plastique, je n’ai pas le sentiment qu’il s’agisse vraiment d’une chaise. De quelle présence s’agit-il ?»10

Valérie Pugin, 1998



1 Philippe Cognée, «Philippe Cognée, du figurable au défiguré – propos recueillis par Philippe Piguet», in cat. d’exp. Philippe Cognée containers, FRAC Auvergne, 1997, p. 12

2 Philippe Piguet, «Philippe Cognée, entre malaise et jubilation», in L’œil, n° 492, janvier 1998, p. 12

3 Sylvie Couderc, «Peindre au travers de la photographie», in cat. d’exp. Philippe Cognée, Musée de Picardie, Amiens, Editions Joca Seria, 1995, pp. 10-11

4 Philippe Cognée, «Entretien avec Olivier Kaeppelin», in cat. Philippe Cognée, Musée de Picardie, pp. 54, 55 et 59

5 Olivier Kaeppelin, «Générations», in cat. d’exp. Philippe Cognée «Sans titre», Centre d’art contemporain de Saint-Priest et Centre d’art contemporain de Castres, 1990, pp. 5-6

6 Philippe Cognée, «Entretien avec Olivier Kaeppelin», p. 61

7 Norbert Schneider, Les natures mortes. Réalité et symbolique des choses. La peinture des natures mortes à la naissance des temps modernes. Ed. Benedikt Taschen, Cologne, 1991, pp. 7-8

8 Philippe Cognée, «Entretien avec Olivier Kaeppelin», p. 65

9 Philippe Piguet, in cat. Philippe Cognée, Containers, op. cit., pp. 11 et 13

10 Philippe Cognée, «Entretien avec Olivier Kaeppelin», p. 63

Oeuvres de l'artiste dans la collection
du frac franche-comte

La chaise, 1995

Sans titre, 1996


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